Ghirri Palazzo Ducale

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À partir de 1975 et pendant une dizaine d'années, Marazzi invite Luigi Ghirri à réaliser une série de photographies dans l'objectif d'interpréter librement ses collections et ses matériaux.

À la même époque, à savoir au début des années 1980, Filippo Marazzi inaugure le Crogiolo, un espace de recherche et d’expérimentation dédié aux architectes, designers et artistes venus du monde entier. C’est alors que naissent les « Portfolio Marazzi », où les premiers photographes invités – Luigi Ghirri, Cuchi White et Charles Traub – insèrent la céramique dans leurs domaines de recherche respectifs et réalisent une série de photographies fascinantes. Dans le texte accompagnant le portfolio, Luigi Ghirri présente son travail en ces termes :« La céramique a une histoire qui se perd dans la nuit des temps. Elle a toujours été un ‘objet’ sur lequel viennent se poser d’autres objets : les meubles, les gestes, les images, les ombres des personnes qui habitent ces espaces. En créant ces images, j’ai repensé à tout cela et j’ai tenté de reconstruire, à l’aide de surfaces de différentes couleurs, à travers la superposition d’objets et d’images, un espace qui, plutôt qu’être l’espace physique et mesurable d’une pièce, serait l’idée de l’espace mental d’un moment… ».

Réunies pour la première fois dans une seule exposition, les photos sont exposées au Palazzo Ducale de Sassuolo. Elles donnent à voir cette longue collaboration au cours de laquelle Luigi Ghirri utilise la céramique pour approfondir les thèmes qui lui étaient chers dans ces années-là, notamment ceux liés à la réflexion sur la fonction de la photographie. L’un des premiers points de contact, et peut-être le plus évident, est la transformation de la céramique en une « grille », une grande feuille quadrillée qui lui permet de réfléchir et d’interroger les thèmes de la représentation à travers des miniaturisations, des changements d’échelle, des ombres, la présence d’objets inattendus et des renversements du point de vue. Abordant le thème de la transparence dans l’une de ses leçons à l’école de design Università del Progetto de Reggio Emilia, Ghirri rappelle à ses étudiants : « La transparence de la photographie, avant tout, qu’est-ce que c’est ? C’est le verre de visée dépoli quadrillé sur lequel on regarde […] Le verre dépoli de l’appareil photo devient identique, à certains égards, au quadrillage d’une ardoise pour apprendre à écrire ou à dessiner ». Pour Luigi Ghirri, la photographie est l’occasion permanente de questionner le monde à travers certains éléments récurrents qui jouent le rôle d’activateurs de notre expérience visuelle et que l’on retrouve principalement dans le jeu, l’enfance et la mémoire. Voici alors qu’apparaît l’ombre d’une main tenant un arc-en-ciel en papier dans une photo qui évolue entre deux dimensions spatiales et temporelles différentes. Et encore, des renvois directs à l’enfance et à l’apprentissage avec le boulier, les crayons de couleur et la balle, tandis qu’une poupée en papier délicatement posée sur de la céramique est projetée au sein d’un paysage réel.

La vision à travers la grille renvoie à son tour aux dispositifs de projection, de dessin et de représentation – de la chambre noire à l’appareil photo – qui sous-tendent notre perception du monde et de l’espace. En toute cohérence, Luigi Ghirri insère le matériau céramique dans une série d’images qui font référence aux systèmes de proportion et d’organisation de l’espace, approfondissant ainsi le thème de la perception collective et partagée. Voici donc un ensemble de photographies qui se réfèrent à l’architecture des cités idéales du XVe siècle. Il y interroge les relations entre ces systèmes de vision et la manière dont l’homme a façonné l’espace et le territoire, mettant en évidence le lien particulier entre la représentation du paysage et le paysage lui-même, depuis toujours un thème central de sa recherche.

Dans un autre groupe d’images où le blanc domine, on passe de la construction de l’espace à une réflexion sur sa nature illusoire. La céramique enveloppe murs et sols dans une séquence de photos où le lieu représenté revêt une signification énigmatique et mystérieuse : un ensemble de reflets, de miroirs, de combinaisons et d’entrelacs le transforme en une sorte de labyrinthe. Pour Luigi Ghirri, aucune image n’est directe et immédiate, mais cache presque toujours un système de figures, qui se reflètent, qui sont dissimulées ou exaltées par les ombres, qui naissent du glissement d’un détail dans un autre contexte : comme dans ces deux photos de la nature morte où l’une devient le double – équivoque et ambigu – de l’autre. Quelque chose de similaire se produit dans l’image du miroir reflétant une partie manquante du paysage, qui semble s’inscrire en contrepoint d’une autre photo où une rose – vraie, cette fois – émerge d’un fond artificiel en céramique.

Au cours des dix années de collaboration avec Marazzi, Luigi Ghirri peut donc approfondir nombre de ses recherches sur la perception et la représentation. Ancrée dans un riche appareil théorique, cette recherche fera de lui, en quelques années, l’un des photographes contemporains les plus influents. Pour Marazzi, il réalise un ensemble d’œuvres cohérentes où il pose sans cesse son regard ironique et délicat afin que « [dans cette brève mystification] se révèle quelque chose qui est de l’ordre du magique, du merveilleux, un étonnement délicieusement borgésien, où un vague sentiment d’improbable s’empare de ce que nous voyons, où un léger doute se met à exister à propos de ce qui est vrai et de ce qui est faux » (Georges Perec, L’œil ébloui, 1981).