Le monde vu à travers les yeux de l’Homme Pâle

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Luigi Ghirri_Marazzi Ceramiche_07_© Eredi Luigi Ghirri
Lorsque Luigi Ghirri commence à travailler pour Marazzi, il est à un tournant décisif de sa carrière artistique.

Les années 70, qui marquent ses débuts dans ce domaine (il aborde la photographie en 1969 et ses premières expositions et publications remontent à 1972), sont celles de l’approche conceptuelle, dont la photographie est à la fois l’instrument (le médium) et l’un des sujets de son travail. À l’inverse, les années 80 s’inscrivent dans la récurrence du thème du territoire. Il l’explore non pas tant sous l’angle du paysage, en privilégiant des questions de géographie et de conditions atmosphériques, que, de façon plus large, à l’aune de son rapport à l’homme qui l’habite, le modifie, l’utilise, le regarde et le représente. En 1979, la période la plus expérimentale du parcours ghirrien est déjà consacrée par une monumentale exposition au Palazzo della Pilotta à Parme, avec plus de sept cents oeuvres présentées et un catalogue signé par les plus grands critiques de l’époque. 1984 est l’année de Viaggio in Italia, Voyage en Italie, une exposition et un livre dont Ghirri est à la fois commissaire et auteur (avec les dix-neuf autres photographes qu’il a invités) : il s’agit là de la culmination de ses recherches sur la représentation des lieux qui inspirera une grande partie de la photographie italienne au cours des années suivantes. Le travail chez Marazzi se situe précisément au milieu : d’un point de vue chronologique, bien sûr, (il commence en 1975), mais aussi en ce qui concerne les contenus, qui abordent des questions linguistiques et spatiales.

Luigi Ghirri le dit lui-même entre les lignes du court texte qui accompagne son portfolio : « La céramique a une histoire qui se perd dans la nuit des temps. Elle a toujours été un objet sur lequel viennent se poser d’autres objets : les meubles, les gestes, les images, les ombres des personnes qui habitent ces espaces. En créant ces images, j’ai repensé à tout cela et j’ai essayé de reconstruire, à l’aide de surfaces de différentes couleurs, à travers la superposition d’objets et d’images, un espace qui, plutôt qu’être l’espace physique et mesurable d’une pièce, serait l’idée de l’espace mental d’un moment… ». Loin de se détacher du reste de la production artistique de Luigi Ghirri, les photographies réalisées pour Marazzi en représentent au contraire la synthèse. Bien au-delà des canons de la promotion publicitaire, cette commission représente une formidable occasion d’expérimentation. Elle témoigne de l’urgence absolue qui pousse le photographe émilien à mettre à l’épreuve et à poursuivre une exploration touchant à certains points cruciaux de notre rapport au monde. Cette série photographique examine en profondeur essentiellement trois gestes clés, tous reliés entre eux. Du général au particulier : voir, représenter, photographier.

Voir. C’est l’ancêtre le plus ancien de la photographie : d’abord on voit, ensuite on photographie. C’est la base de tout, le pilier sur lequel repose cette construction. Et plus encore, car chaque image photographique n’est pas simplement une trace du sujet qui s’est trouvé devant l’objectif, mais bien plutôt du regard du photographe qui l’a observé avant nous. Dans une photographie, nous voyons ce qui a déjà été vu de la façon dont cela a été vu. Lorsque Ghirri place une paire de lunettes au centre d’une image qu’il réalise pour cette série, c’est son propre regard qu’il photographie. Comme le personnage de l’Homme pâle dans le film Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro, le photographe enlève ses yeux et les pose devant lui avant de les remettre. Et encore : les verres des lunettes correspondent à l’objectif de l’appareil photo. Sur une autre image, on voit deux têtes sculptées (mieux : leurs reproductions) se faisant face. L’espace qui les sépare, bordé de noir, cerne leur hypothétique champ de vision. Nous regardons deux visages qui regardent. Ils sont identiques. Nous regardons leur regard.

Représenter. C’est l’étape suivante. Le travail de Ghirri est fondé sur une histoire, qui n’est pas seulement celle de la photographie, mais plus largement de toute l’histoire de l’art. Ghirri s’intéresse au présent depuis sa connaissance du passé. Les références sont multiples, à commencer par les têtes sculptées mentionnées ci-dessus. Une courte séquence d’images est consacrée à une série d’études de perspective qui renvoie aux tout débuts de la chambre noire. Un autre cliché montre le reflet d’une nature morte dans un miroir, exactement le même genre que celui représenté ici à travers une série d’oeuvres de la mémoire de Morandi : mêmes couleurs pastel, même air nimbant les sujets, qui ne sont pas comprimés dans le cadre, même prédilection pour un sentiment général de simplicité très dense (ce n’est pas un hasard si, entre 1989 et 1990, Ghirri a mené une étude approfondie de l’atelier de Giorgio Morandi). Puis deux images avec un oeuf, inévitable référence à la Pala de Brera de Piero della Francesca, éminent spécialiste de la géométrie et de la perspective. C’est une question de perfection, mais aussi d’imagination. Les oeufs de Ghirri reposent sur une cuillère et un verre : tous deux sont dessinés.

Photographier. Sur ces images, les renvois au processus photographique sont innombrables. S’appuyant sur l’expérience conceptuelle, Ghirri déploie un discours théorique centré sur son propre moyen d’expression. Ghirri photographie la photographie. Et il le fait de façon littérale, en pointant son objectif sur un vieux cliché en noir et blanc avec le portrait d’un enfant. Il va même jusqu’à placer un appareil photo miniature (la photographie est en soi une forme de miniaturisation du monde, que nous pouvons garder dans un tiroir sous forme d’image) et une main qui mime le geste d’appuyer sur le bouton de l’obturateur. Il ya tout le photographe, l’appareil photographique et la photographie. Même les photos avec un arc-en-ciel (à l’évidence reconstruit) et un morceau de papier sur lequel est écrit le mot « colori », couleurs, sont autant d’hommages rendus à ce langage : Ghirri est l’un des principaux précurseurs de la photo couleur à l’échelle internationale. Alors que la plupart de ses collègues décrivent un univers entièrement plongé dans le noir et blanc, il prend le problème à sa racine : « Je photographie en couleurs parce que le monde réel n’est pas en noir et blanc et parce qu’on a inventé les pellicules et les papier pour la photographie couleur ». Le miroir, qui entretient avec la photographie un rapport inné de continuité (Holmes définissait déjà en 1840 ces images comme « un miroir doué de mémoire »), apparaît à de nombreuses reprises. Dans une image, il est dans les mains d’une femme, dirigé vers l’objectif, mais au lieu de refléter la figure du photographe, il donne à voir un carreau. C’est là l’essence même de la photographie : un mélange inextricable de réalité et d’illusion.

Arrivés à ce stade, il convient d’ajouter un autre terme : habiter. Il ne figure pas dans la liste précédente, mais il est à la base du thème des lieux évoqué ci-dessus. Les espaces, ici, sont la céramique. La couleur des carreaux et leur surface constituent le territoire sur lequel se déploie toute l’oeuvre de Ghirri.

Ils forment la scène sur laquelle ses sujets se produisent. Comme le théâtre, la photographie est interprétation et transformation, et, paradoxalement, sans que le réalisme lui fasse défaut. Entre les mains de Ghirri, inexorable explorateur des infinis déguisements de la réalité, un objet peut être un espace.